Témoignage

Naissance d’une vocation

    Un dimanche d’hiver, ma grand-mère déballe, sous mes jeunes yeux captivés, toute sa collection de sceaux-matrices familiaux, commençant ainsi par me montrer sa si curieuse chevalière en agate mélangée, laquelle est tellement bien assortie à la couleur de ses mains. C’est que, tout en étant déformées par l’arthrite ou l’arthrose je ne sais, celles-ci sont toutes saupoudrés de tâches dites de vieillesse, me donnant l’impression que cette chevalière si étrangement roussâtre en est la parfaite continuité anatomique. Ce bijou a appartenu à son grand-père maternel, l’écrivain-député vellave, de la famille duquel elle me remet d’ailleurs aussitôt un autre souvenir, un pendentif en or. Devant s’attacher au cou à l’aide d’un ruban, il porte les mêmes armes, & surtout les traces du sang oxydé de son dernier propriétaire. En me le confiant, me regardant droit dans les yeux comme elle seule sait le faire, ma grand-mère m’explique que l’oncle de l’écrivain, autre député royaliste du département de la Haute-Loire, s’était fait assassiner dans sa voiture, place de la Concorde, & qu’il me faut surtout le transmettre à mon tour à mes descendants sans vouloir jamais l’astiquer, afin de conserver ce sang noirci par les ans comme celui d’une antique relique. Sur le moment, je n’apprends rien ou ne me souviens pas des raisons de cet assassinat. Plus tard, je lirai qu’il s’agissait du geste vengeur d’un émigré, furieux d’avoir été lésé dans la répartition départementale du fameux milliard éponyme, une tâche qui avait été confiée à l’infortuné grand-oncle. En réalité, lorsque je mènerai l’enquête auprès d’autochtones amis de la famille, & ce dix ans plus tard, à l’occasion d’un pèlerinage familial au Puy-en-Velay, j’en découvrirai les véritables motivations : un crime passionnel, la jalousie d’un voisin de campagne convoitant la même femme… Je ne suis pas sûr que ma grand-mère l’aie jamais su.

     

    Ce jour-là, ou un autre dimanche, elle me donne aussi le portefeuille personnel de l’écrivain, un étui à volets multiples en maroquin rouge passablement insolé comportant son nom complet, soigneusement inscrit à la plume. Comme il est complètement desséché, je m’empresse de le nourrir à l’huile de pied de bœuf, avant de le disposer dans la modeste vitrine néo-Louis XVI de ma chambre de la rue Saint-Louis-en-l’Isle.

    Et puis, on en vient un jour à examiner un vilain petit buste en bronze doré, très troubadour dans le genre, figurant Jeanne d’Arc m’apprend-elle, & dont le visage, enchâssé dans un heaume fort chevaleresque, fut jadis sculpté dans l’ivoire. Et tandis que je me saisis de cet objet ridicule, j’en retourne le socle gravé, y découvrant des armes timbrées elles aussi d’un petit heaume & flanquées de ce que j’apprendrai plus tard être des lambrequins. Ce sont celles, m’explique-t-elle, de ma propre famille. C’est de ce moment-là, je pense, que naît précisément mon goût prononcé pour la chose héraldique. Dix ans plus tard, après sa mort, je découvrirai que cet objet n’avait évidemment aucun sens, fruit qu’il était de l’ignorance historique de mon charmant grand-père. Nos aïeux ayant fui en 1548 la Contre-Réforme catholique de Charles-Quint frappant la bonne ville de Constance, & ce afin d’aller embrasser les idées luthériennes alors en faveur à Bâle, première cité ayant su chasser son prince-évêque & toute sa cour, cette Jeanne d’Arc, symbole de la France catholique & capétienne si chère aux adhérents des Croix de feu, devait, d’où elle était, trouver cette gravure tout de même bien incongrue. En fouillant un peu, je découvrirai aussi que ces armes assez compliquées, accordées à un collatéral par une corporation bâloise au cours du XIXe siècle n’étaient évidemment pas les bonnes & que nous devions plutôt revendiquer cette très pure croix d’argent sur fond de gueules à nous délivrée par l’auguste citée en 1581, année où nous obtinrent le fameux droit de bourgeoisie aussi héréditaire que convoité.

     

    Le dimanche suivant, après la messe entendue à Saint-Germain-des-Prés où, comme d’habitude, je ne comprends rien aux fulgurances intellectuelles du Père Carré, je découvre une collection de bâtons de cire de toutes les couleurs, destinées, me dit ma grand-mère, à passer aux travaux pratiques, tous ces sceaux-matrices ne servant évidemment à rien si l’on n’en n’use pas. Tandis que l’on fait fondre à la bougie le premier bâton, lequel, en dissipant une odeur délicieuse, frétille comme les frites dans la poêle, il faut lécher d’abord le sceau pour éviter à la cire d’attacher, puis l’apposer précautionneusement sur une sorte de petit barbouillis cireux encore crépitant &, après avoir prestement retiré l’empreinte, on peut admirer les armes toutes reluisantes. Evidemment, c’est merveilleux, & je passe le reste du week-end à les apposer tous, dans toutes les couleurs possibles & imaginables (il y a même de la cire dorée), sur la collection de rubans que ma grand-mère a pris soin de tenir à ma disposition.

    Avec le recul, je compare cette disposition d’esprit de ma grand-mère l’amenant à tout anticiper, prévoyant, sans grands moyens, toutes sortes d’activités édifiantes & susceptibles de me distraire tout en me reliant à tous ces morts m’ayant précédé, avec l’inconscience souveraine de mon entourage proche, peuplé de ces êtres aveuglés par les jouissances matérielles de l’instant, incapables qu’ils étaient de jamais rien prévoir pour eux-mêmes ni de penser aux autres.

     

    Ma pauvre mère m’ayant un jour remis une liasse de parchemins en m’annonçant qu’elle venait de mon père, c’est avec la passion du fils posthume que je me plonge aussitôt dans l’exploration de ces ultimes reliques, entreprenant d’abord de les déchiffrer, ensuite de les classer (à mon idée, celle d’un adolescent encore ignare), enfin de les défroisser. Ayant usé d’un fer à repasser pour lisser un premier vélin, je le vois aussitôt fondre comme neige au soleil. Tandis que je croyais pourtant bien faire, je suis littéralement effaré par le résultat de cette malheureuse initiative, assistant désemparé à la rétractation rapide de l’antique charte, laquelle finit naturellement en illisible peau de chagrin, telle une tête de Jivaro, dégageant au passage une odeur que je ne suis pas près d’oublier. Il s’agit là d’une assez rude leçon qu’envahi par la honte, je tairai à jamais, mais qui m’apprendra à bien distinguer la peau du papier pour l’éternité.

    Afin de pouvoir présenter ces vénérables pièces aux visiteurs éventuels, j’achète ensuite toutes sortes de chemises en plastique transparent afin de les y glisser délicatement. Bien que n’arrivant pas à décrypter les textes des plus vieux documents, je me familiarise toutefois, petit à petit, avec les écritures des XVIII & XIXe siècle, prenant même un certain plaisir à deviner de quoi il est question, rédigeant un petit résumé pour chaque pièce examinée, sans même savoir que j’accomplis là mes premiers pas d’archiviste en herbe. Mes aïeux vellaves avaient hérité de leurs prédécesseurs Gaillard toutes sortes de terres voisines de leur fief de Sénilhac, près du Puy, lesquelles, comme tout là-bas, avaient un jour relevé des Polignac, raison pour laquelle je découvre leurs sceaux de cire rouge appendus sur quelques vieux titres.

    Il ne m’en faut pas plus pour m’imaginer un jour, tel Nestor Halambique, le sigillographe du Sceptre d’Ottokar, parcourant les palais royaux du monde entier avec ma barbiche & ma serviette, afin d’identifier telles ou telles armoiries. Si, invité par l’aimable Muskar XII, j’allais me pencher sur quelques vénérables grimoires dynastiques lors d’un séjour en verdoyante Syldavie, ce serait quand même plus amusant que d’essayer désespérément de résoudre ces équations qui me fatiguent maintenant tant & plus.

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